Hommage de Gilles à son père

Funérailles de Pierre Maddalena
Le 29 novembre 2012
Lecture de son fils Gilles

 Qu’est-ce qui définit un homme ?

Son parcours ?
Les traits de son caractère ?
Ses passions, ses indignations ?

Un peu de tout cela certainement, à travers les souvenirs qu’il nous laisse.

Ah… les souvenirs.

Que garderons-nous de Pierre Maddalena ?
Tout dépend de quand et où nous l’avons connu.

Qu’on soit un de ses proches, un ami, un collègue, un voisin, la perspective sera différente. Peut-être n’aurions nous pas exactement l’impression de parler du même homme.

Je vous propose une petite promenade dans mes souvenirs d’enfant, en espérant que vous retrouverez un peu du Pierre que vous avez connu et qui nous a invités à partager cet instant.

La première image qui me vient est un magnifique panorama sur le Mont-Blanc au sommet de la Dent d’Oche, en Haute Savoie. Nous sommes en 1972, j’ai 11 ans. C’est une sortie collective du Club Alpin Français. Je suis heureux de profiter du paysage avec lui et je le suivrais partout. Au Tour du Mont-Blanc en 1974, au Tour de la Vanoise en 1976. Car il aime partager son élément.

Il faut dire qu’étant natif de Chamonix, les montagnes s’étaient penchées sur son berceau. Il pensa même à devenir guide.

C’est d’ailleurs comme moniteur d’escalade qu’il fit la rencontre de maman. Leur mariage dans la neige devant la Chapelle du Col de l’Iseran n’est donc pas un hasard. De ces années du CAF, il a gardé une belle bande de copains.

La seconde image est celle de papa penché sur sa planche à dessin chez Brière  & Gouault à Annecy. Je dois avoir dans les 8 ans. Je suis impressionné par la précision avec laquelle il trace ses plans sur le calque et surtout, comme il trace de belles lettres bien droites de la pointe de son rotring. Ma grand-mère nous montrait avec fierté comment son fils dessinait bien lorsqu’il était enfant, des chevaux par exemple.

Ces facilités l’ont amené à poursuivre à sa manière une tradition familiale de bâtisseurs.
Son grand-père, Pietro Maddalena était tailleur de pierres.
Son père Luigi Maddalena était maçon.
Lui, Pierre-Louis Maddalena sera architecte.

Je me rappelle avoir lu sa thèse sur l’architecture traditionnelle de Montmélian. Je n’avais pas tout compris mais j’étais plutôt fier de ce père qui avait repris ou plutôt commencé ses études à l’âge de 40 ans. Il m’a enseigné une chose essentielle : rien n’est impossible, il faut juste travailler.

Et quel ravissement quelques années plus tard de voir son projet sélectionné et exposé parmi les 12 meilleurs du concours de l’Arche de la Défense à Paris.

Même s’il n’a finalement pas fait la Grand Arche, certaines de ses réalisations pour des particuliers ou pour la ville de Chambéry seront encore debout pour longtemps.

Je m’imagine dans quelques années dire à mes petits-enfants : « tu vois cet immeuble, eh bien c’est ton arrière grand-père qui l’a dessiné ».

Une autre image, peut-être la plus marquante est de voir papa sur des planches. Sa façon de skier était d’une légèreté, d’une élégance.

On aurait cru un oiseau : un albatros au dessus de vagues de neige.
Je n’ai jamais vu quiconque skier ainsi, ni avant, ni après.

C’était juste beau.

Comme il était beau aussi en jeune marié avec ses cheveux et une fine moustache. Avec Florence on se disait que notre père, c’était Zorro.

Comme il était beau sur un vélo avec ses longues et fines jambes.

Comme il était agréable également de l’entendre siffler des airs de jazz ou de chansons populaires.

Une autre image me vient, celle de son bureau fermé.

On est samedi matin et comme tous les samedi matin, papa fait ses comptes.
Ne pas dé-ran-ger !

J’ai longtemps trouvé ça pesant et je n’y voyais qu’un excès d’attention portée aux dépenses du ménage. Olivia vient de me faire comprendre que ce n’était que le volet obligé d’un trait absolument crucial de son caractère, la générosité.

Une générosité pécuniaire, d’abord : il n’était jamais à l’aise quand un proche venait à manquer. Peut-être le souvenir douloureux de son enfance quand ses parents avaient dû tout reprendre à zéro. Alors spontanément ou lorsque maman le lui proposait, il apportait son aide.

Egalement une générosité sous forme de disponibilité, car il n’était pas non plus avare de son temps.

Une générosité en forme de confiance également aussi. Par exemple, l’été de mes quatorze ans, il m’avait laissé organiser une complète semaine de vacances sur des sites volcaniques en France. Il connaissait ma passion et m’avait laissé faire. Il fallait juste assurer.

Car la confiance et la liberté qu’il accordait allait de pair avec la responsabilité qu’il attendait en retour. Dès lors, il était fidèle à sa parole et constant en amitié, comme en inimitié d’ailleurs.

Un dernier exemple de générosité était l’enthousiasme, le feu parfois avec lequel il essayait de transmettre une idée, un savoir.

Pour les passionnés, c’était passionnant.
Pour les autres ou ceux qui n’avaient tout simplement pas le temps à ce moment là, c’était juste quelques minutes à tenir.

Il fallait aussi tenir pendant ses colères. Il s’emportait parfois pour de bonnes raisons tant il ne supportait pas les faux-semblants, l’apparat, l’injustice… On n’est pas viscéralement socialiste pour rien.

Il s’emportait aussi sans raison apparente. Comme le disait un proche : « il nous enguirlande comme du poisson pourri, mais après, il ne nous en veut pas ». Mieux valait en rire. En tout cas, moi, ça m’a longtemps effrayé.

Je voudrais maintenant partager une dernière image avec vous.

Ca se passe en mai dernier, près du Lac Majeur, en Italie. Nous sommes avec papa, chez sa grande sœur et à mesure qu’elle raconte leurs souvenirs d’enfance dans les années 30, à Chamonix, je le vois petit garçon. Je lis sur son visage, toute la tendresse qu’il éprouve pour Olga qui l’a presque élevé.

Une tendresse toujours mêlée chez lui d’une grande pudeur qu’il cachait sous des moments de malice et d’espièglerie.

Cet humour qui ne l’a jamais quitté, même dans ses moments de grande fatigue.

Une tendresse toujours présente pour ses petits-enfants, pour ses enfants et surtout pour sa femme qu’il appelait sans cesse ces derniers mois.

Un amour tel pour les siens, qu’il nous a fait le cadeau d’attendre que nous soyons auprès de lui, Maman, Florence et moi, pour partir paisiblement.

 

Qu’est-ce qui définit un homme ?
Que garderons-nous de lui ?

Les colères - l’enthousiasme - l’élégance – l’humour – la générosité – la tendresse ?

Moi, je retiens tout, je ne retranche rien.
Il est en moi !

Dans mes gênes, dans certains traits de mon caractère, dans les valeurs qu’il m’a transmises, dans mes souvenirs.

On dit parfois qu’une personne n’est pas tout à fait partie tant que quelqu’un pense encore à elle.

J’y crois beaucoup.

Souvenons-nous de cet homme !
Souvenons-nous de mon père !

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